En février, la production de « The Jacket » avait investi le vénérable hôtel Dorchester pour rencontrer la presse. Les huiles sagement accrochées aux murs frémissent encore de ce qu'elles ont vu et entendu.
PIERRE VASSART, envoyé spécial
LONDRES
« The Jacket », qui raconte le traitement psychiatrique d'un jeune soldat américain devenu amnésique, est un film hypnotique, tel un trip sous LSD. Et si son réalisateur, John Maybury, n'est pas du genre à faire des concessions aux bienséances, il n'est pas le seul à avoir fait trembler les très respectables toiles du palace. Le grand rire de Keira Knightley, les allures sauvages d'un Daniel Craig mal rasé, vêtu d'un simple T-shirt défraîchi, auront sans doute mis tout autant à mal ce flegme qui, à Londres, déteint jusque dans la peinture classique. D'autant que personne n'aurait alors imaginé que le jeune acteur serait choisi, en octobre, pour endosser le smoking du plus célèbre espion au service de Sa Gracieuse Majesté : James Bond himself.
Avec « The Jacket », le cinéaste britannique (qui débuta par « Love is the devil », avec Craig déjà) signe sa première production hollywoodienne. Mais il ne fallait pas attendre qu'il s'en tienne pour autant aux propos bienséants qui font vendre. Je ne voulais pas abandonner mon langage dans le cinéma conventionnel, indique John Maybury. Si j'ai accepté ce script, c'est parce que George et Steven NDLR : Clooney et Soderbergh, qui me l'ont proposé, m'ont garanti une totale liberté. Dans ces conditions, faire ce film devenait un rêve !
« Je me fiche du succès commercial de mon film »
Et de cette liberté, Maybury a fait grand usage. C'est ainsi qu'il choisit d'introduire des modifications importantes dans le scénario de Massy Tadjedin : A l'origine, le script prenait racine dans la guerre du Vietnam. Il me semblait nécessaire de l'inscrire plutôt dans le contexte de la guerre du Golfe, pour le poser d'emblée comme un film subversif. Bon nombre d'Américains sont dans le déni total par rapport à ce qui s'est passé là-bas.
Et s'il répond à la presse, c'est pour défendre son film. Pas pour en faire la promotion : Je me fiche de son succès commercial. Aux Etats-Unis, la promotion l'a présenté comme un film d'horreur. Ces gens font leur boulot. Je sais juste que j'ai fait un bon film...
C'est avec la même franchise que Maybury a d'abord refusé à Keira Knightley le rôle de Jackie, une jeune femme un peu triste qui joue un rôle central dans le travail de reconstruction du soldat blessé. Je voulais absolument en faire partie, raconte cette comédienne qui, du haut de ses 19 ans, affiche un palmarès déjà étonnant (elle illumine « Pride and Prejudice »). Je vais beaucoup au cinéma, et il m'arrive si souvent d'en sortir avec l'impression qu'on m'a prise pour une idiote que quand je suis tombée sur ce scénario extraordinaire, je me suis dit : je veux tourner dans ce film que j'ai tellement envie de voir.
Mais Maybury n'en voulait vraiment pas. Je ne la voyais pas jouer une Américaine, en prendre l'accent, admet-il. Et puis, le personnage demandait de la profondeur, de l'intensité... Et Keira d'éclater de rire : Heureusement, le jour où John a enfin accepté que je lise le rôle, j'ai souffert d'une brusque indigestion. Je pense que ça m'a vraiment aidée à le convaincre !
Avec ses airs de Jack Nicholson, Daniel Craig tient lui aussi la dragée haute à l'excellent Adrian Brody : John Maybury porte sur la vie un regard de voyou original au coeur merveilleux. Il donne du sens à la folie. C'est pour ça que j'ai tourné dans ses deux films. Le personnage que j'incarne est fou parce que ça lui permet de survivre. N'est-ce pas ce que nous faisons tous ?
Sur les murs d'une suite de l'hôtel Dorchester, il est des toiles qui se le demandent encore.
Critique dans le Mad
02 novembre 2005