Free Zone
Leila la Palestinienne (Hiam Abbass), Rebecca l'Américaine (Nathalie Portman) et Hanna l'Israélienne (Hana Laszlo).
Trois femmes parcourent le Moyen-Orient sous l'½il d'Amos Gitai. Un road movie qui divise.
Contre : balourd et prétentieux
Dix minutes de gros plan fixe sur un visage de profil, rougi de larmes intarissables... A part Anna Magnani ou la Falconetti, aucune actrice n'est de taille à tenir un tel choc. Natalie Portman se risque et se perd, avec force mordillements de lèvres et reniflements spasmodiques, dans cette scène d'ouverture laborieuse et m'as-tu-vu, à l'image du film tout entier. La jeune fille pleure à cause d'une rupture amoureuse, mais les paroles de la superbe chanson qui berce ses sanglots (« ;jusqu'à quand durera ce cycle infernal de l'oppresseur et de l'opprimé, du bourreau et de la victime... ;») sont là pour « ;élargir le propos ;». Et vogue la métaphore sur le conflit israélo-palestinien, thème de prédilection d'Amos Gitai, abordé depuis quelques films de manière balourde.
Où sont passés la rigueur de Kadosh et le souffle de Kedma ;? Après une comédie poussive en appartement (Alila) et un démantèlement grandiloquent des réseaux de prostitution (Terre promise), Amos Gitai poursuit de vaines expériences de mise en scène, et s'emberlificote cette fois dans un symbolisme pompier. Pour éviter les flash-back, il use et abuse de superpositions d'images mêlant le présent et le passé, dans des flous orangés de roman-photo. Cette esthétique chic et toc sabote souvent le jeu des actrices, et la rencontre de ses trois beaux personnages de femmes (une juive américaine, une Israélienne et une Palestinienne) finit par ne rien donner de plus que le côtoiement indifférent de trois voyageuses dans un bus de banlieue.
Pour : fluide et pénétrant
Il pleut sur Tel-Aviv, et une jolie fille pleure à l'arrière d'une voiture. L'autoradio diffuse une chanson populaire, adaptation d'une fable ou d'une comptine dans laquelle la chanteuse martèle le cycle sans fin de la violence et de la guerre. Ça dure, la rengaine se fait peu à peu familière, la fille redouble de pleurs. Pourquoi ces larmes ;? Affaire de c½ur, réaction très émotionnelle au conflit israélo-palestinien, caprice de nymphette ;? Le long plan presque fixe qui ouvre le nouveau film d'Amos Gitai est un modèle, une scène qui fera date tant elle saisit immédiatement l'attention, pique la curiosité et installe le spectateur dans une position qu'il ne quittera pas : celle de s'interroger sans cesse sur ce qu'il voit, de guetter les signes qui aideront à comprendre la réalité, ou du moins ce qu'a choisi d'en montrer le réalisateur israélien.
Celui-ci multiplie d'emblée les niveaux de lecture : on a reconnu illico Natalie Portman, starlette américaine (récemment vue dans Closer, de Mike Nichols). Ici elle est autant elle-même que le personnage, se lave littéralement, par les larmes, du maquillage, de Hollywood, du « ;trop lisse ;» qui l'a jusque-là empêchée de jouer de vrais êtres de chair : un film d'auteur franco-israélien, ça la change de Star Wars. On saura plus tard qu'elle incarne Rebecca, une Américaine installée en Israël, qui vient de rompre avec son mari. Ses certitudes vacillent, et le simple geste de descendre la vitre, d'ouvrir une brèche dans le refuge de l'habitacle automobile va lancer le film, quête de l'Autre, passage du registre de l'émotion à celui de la cognition. Ça y est, on peut démarrer.
Bientôt, la voiture roule, en effet, conduite par Hanna, l'Israélienne, avec Rebecca à son bord. Hanna, son guide, va dans la « ;free zone ;», une zone franche de Jordanie où tous ceux qui ne cessent de s'affronter ont érigé une trêve au nom du libre commerce, dédouané et détaxé. Passer la frontière, se présenter, demander son chemin : beaucoup des dialogues sont faits de questions et de réponses, et peu à peu les pièces du puzzle se mettent en place. Au fil des kilomètres se révèlent des trajectoires de vie singulières - et exemplaires : celle de Rebecca, donc, en quête de son identité, qui cherche aussi, en Israël et en Jordanie, les traces de l'Histoire, et ne voit qu'un no man's land autoroutier, terre de misère et de peur ; celle d'Hanna, fille d'immigrés européens, qui contemple les vestiges de l'utopie sioniste ; celle de Leila, la Palestinienne, croisée en chemin, et confrontée à l'intolérance des siens. Rarement on aura mieux saisi la somme de biographies tortueuses, de populations déplacées, de promesses non tenues, qui sont le ferment des déchirements au Moyen-Orient.
Une Américaine, une Israélienne, une Palestinienne... L'interprétation gomme ce que le scénario pourrait avoir d'artificiel. Justement primée à Cannes, Hana Laszlo domine le film par une verve et un naturel incroyables. Elle donne à son personnage rouerie et générosité, en fait l'irrésistible incarnation d'une forme de sagesse pragmatique née d'une vie contrariée. Outre Natalie Portman, la Candide du trajet, Hiam Abbass complète le trio avec le même degré de vérité. Le talent d'Amos Gitai, qui signe ici son film le plus fluide, est de faire vivre ces femmes, mais aussi de déguiser ce film très travaillé en semi-documentaire, ouvert aux incidents du trajet. Le spectateur est au même niveau que les personnages, emporté par le rythme du voyage, découvrant comme eux des territoires inconnus, démêlant les motifs de chacun. Il en sortira, comme de tout périple, délesté de quelques certitudes hâtives, et plus riche de quelques rencontres intenses. Impossible de rester à quai.